Café scientifique : Q et R sur la santé mentale
Les Instituts de recherche en santé du Canada et la Commission de la santé mentale du Canada (CSMC) font équipe dans la présentation d'une série de 13 cafés scientifiques – un pour chacun des instituts des IRSC. La série a débuté au printemps et se poursuivra en 2010. Chaque rencontre – qui a lieu dans un café, une bibliothèque ou un restaurant – est conçue pour stimuler une discussion libre et éclairée sur différents aspects de la santé mentale, depuis l'état des services de santé mentale jusqu'au lien entre la santé mentale et la santé cardiovasculaire. La Dre Colleen Flood, directrice scientifique de l'Institut des services et des politiques de la santé des IRSC, ainsi que l'honorable Michael Kirby, sénateur à la retraite et président de la CSMC, ont contribué au lancement de cette importante série de rencontres. Ils ont récemment livré leurs réflexions sur les cafés scientifiques dans le contexte d'une discussion ouverte, dont voici un résumé.
Question (Q) : Le programme des cafés scientifiques vise à intégrer la recherche en santé à la sphère publique afin de stimuler la discussion. Mais la maladie mentale demeure un sujet tabou. Comment les cafés parviennent-ils à contrer la réticence à parler ouvertement de ce qui constitue, sans doute, un des enjeux de santé majeurs de notre époque?

Dre Colleen Flood
Colleen Flood (CF) : Dans la série de cafés financés par les IRSC – non seulement sur la santé mentale mais sur d'autres thèmes – l'objectif fondamental est d'éclairer l'opinion et le débat publics à l'aide de preuves scientifiques, sans préjugé ni stéréotype. La maladie mentale touche de près un très grand nombre de Canadiens, qui en sont atteints ou qui s'occupent de quelqu'un qui l'est. Il est donc important de fournir une tribune accessible où on se sent à l’aise pour ce genre de discussion. C'est pourquoi les cafés sont organisés dans des restaurants ou des bibliothèques – des endroits décontractés. Trois ou quatre chercheurs sont invités à venir parler de leur travail. Ce que nous voulons vraiment faire est d'inclure les gens dans le processus scientifique. Le débat est donc détendu, mais éclairé par des preuves scientifiques.

L'honorable Michael Kirby
Michael Kirby (MK) : Un des rôles principaux de la CSMC est de contribuer à transformer les attitudes des Canadiens; autrement dit, de s'attaquer au problème de la stigmatisation. La seule façon de combattre celle-ci est d'aller rencontrer les gens dans leur milieu et de faire en sorte qu’ils soient à l'aise de parler de la question. Les barrières commencent à tomber. Par exemple, dans une récente rubrique nécrologique du Globe and Mail, il était écrit, au sujet de la fille d'un ami qui s'était suicidée, qu'elle avait « perdu son combat contre la dépression ». Il y a cinq ans, on n'aurait jamais vu une telle mention. Les cafés constituent donc une intervention de plus pour aider les gens à aborder le sujet avec plus d'aisance et, donc, pour combattre la stigmatisation.
Q : M. Kirby, accorde-t-on enfin à la santé mentale l'attention qu'elle mérite?
MK : Je crois que nous sommes passés d'une situation où les gens n'en parlaient pas du tout à une situation où ils commencent à en parler. Il faudra probablement encore une décennie avant que la question ne soit abordée aussi ouvertement que nous le souhaiterions. J’aimerais vous faire part d’une comparaison intéressante : Il y a une trentaine d'années, les journaux évitaient le mot « sein » dans leurs pages, ce qui bien sûr empêchait la publication d'articles sur le cancer du sein. Transportons-nous en 2009, avec la Course à la vie. Les victimes du cancer du sein n'ont plus honte de s'afficher. Cela n'était pas le cas il y a 30 ans. Alors oui, absolument, nous pouvons changer les opinions. Mais cela est un long processus.
Q : Et où en sommes-nous dans ce processus?
MK : Sur une échelle de 1 à 10, nous sommes probablement à 1 ou 2. La CSMC a été créée pour s'attaquer au problème sur une période de dix ans, et nous aurons besoin d'au moins tout ce temps.
Q : Dre Flood, les 13 instituts des IRSC sont engagés dans ces efforts. Pourquoi est-ce si important pour les IRSC de consacrer autant d'attention à une question. Et pourquoi maintenant?
CF : Même si nous faisons beaucoup de recherches, celles-ci ne pourront faire évoluer les mentalités ni éclairer les décisions si leurs résultats demeurent confinés à des publications poussiéreuses réservées à une élite. Nous devons inclure les gens dans le processus scientifique. Puisque la santé mentale recoupe une multitude de problèmes de santé et de société (p. ex., santé mentale et cancer, santé mentale et santé des Autochtones, santé mentale et génétique), les 13 instituts s'y intéressent à divers degrés. Comme tous les instituts sont touchés par cette question, nous avons pensé qu'il serait beaucoup plus efficace de travailler ensemble que séparément. Pourquoi maintenant? Compte tenu du dynamisme et de l'énergie qui règnent en ce moment dans le domaine, surtout depuis la création de la CSMC, nous pensons qu'il est très important de donner un coup d’épaule à la CSMC et de soutenir son travail par la recherche.
Q : Cette série de cafés est aussi le fruit d'un partenariat entre vos deux organismes – comment tout cela a-t-il commencé?
CF : Nos deux organismes ont à coeur la santé des Canadiens. Par le programme des cafés scientifiques, nous tentons de transférer les résultats de la recherche financée par les IRSC directement dans les mains des citoyens ordinaires – les pères et mères, les frères et soeurs, les amis et les décideurs. Il est vrai que la recherche financée par les IRSC correspond à ce que je décrirais comme le « mont Everest scientifique ». Or nous devons ramener cette recherche au niveau des gens. Nous étions enchantés à l'idée de travailler avec Mike Kirby et la CSMC, qui font preuve de beaucoup d’innovation dans leur travail de sensibilisation du public aux questions de santé mentale.
MK : Si nous étions dans l'industrie du pétrole, je dirais que les IRSC travaillent beaucoup « en amont », dans le sens où leur action se situe au niveau de la recherche fondamentale. Nous travaillons beaucoup plus « en aval », un peu comme des détaillants, en tentant de modifier comment les services de santé mentale sont dispensés et comment les Canadiens perçoivent la maladie mentale. La beauté de ce partenariat est qu'il nous a permis de mettre au point une formule où les chercheurs peuvent expliquer leurs recherches aux utilisateurs. C'est un mariage parfait, car notre rôle consiste à communiquer avec les citoyens ordinaires sur des questions pratiques et des applications concrètes de la recherche, tandis que celui des IRSC est de créer des connaissances scientifiques.
Q : Au sujet de la stigmatisation de la maladie mentale, certains pensent encore que les personnes souffrant de maladie mentale n'ont qu'à se secouer. On ne dirait pas à une victime du cancer de se secouer. Pourquoi cette discrimination persiste-t-elle?
MK : Au 18e siècle, les victimes de maladie mentale étaient complètement abandonnées à leur sort. Au 20e siècle, elles étaient parquées dans des lieux semblables à des entrepôts, où elles sombraient dans l'oubli, sans véritable traitement. La stigmatisation a donc cours depuis longtemps, mais je n'en tiens pas la profession médicale pour responsable; je dis simplement que le problème était aggravé par le fait que la maladie mentale n'était pas vraiment perçue comme un problème médical. Les cafés sont conçus pour combattre la stigmatisation par le dialogue dans au moins une petite partie de la population. De plus, il est extrêmement utile pour les chercheurs d'écouter ceux qu'ils tentent d'aider, plutôt que de travailler en vase clos sans contact direct avec les personnes concernées.
CF : Il est essentiel de rencontrer les gens les plus touchés afin de mieux formuler les questions de recherche et, à long terme, d'améliorer la recherche. Cela est aussi important pour les IRSC – dans l'établissement de nos priorités de recherche – de comprendre ce qui importe le plus aux Canadiens et de déterminer où investir le plus rentablement nos ressources. Les cafés peuvent contribuer à ce contact essentiel avec le public, qui n'est pas seulement un transfert de connaissances à sens unique, mais un échange permettant d'éclairer la formulation de nos questions et priorités de recherche.
Q : Pour terminer, qu'espérez-vous accomplir avec les cafés sur la santé mentale? Quels seront les indicateurs de votre succès?
CF : Je pense que si nous parvenons à attirer les gens et à leur faire parler de ces questions, de sorte à créer un esprit d'équipe entre le public et les chercheurs, nous aurons obtenu un certain succès. L'objectif des IRSC est de susciter la discussion et le débat sur ces questions parmi les Canadiens. Si nous y arrivons, nous pourrons dire que nous aurons réussi.
MK : On ne peut sous-estimer l'importance de commencer par établir des liens solides entre les chercheurs et les personnes ultimement concernées par la recherche. Dans de telles discussions, on peut soudainement constater qu'un grand nombre de personnes suggèrent d'étudier telle chose en particulier, et cela est précieux. J'ose espérer que nous en tirerons de nouvelles pistes de recherche.